Photo: © Théâtre du Chatelet
Photo: © Théâtre du Chatelet |
Un spectacle complet, dans le cas de
l'opéra théâtre, c'est aujourd'hui plus souvent une
auto-proclamation-déclaration que la réalité, et notamment pour une
création contemporaine (du fait de moyens financiers plus limités que
pour les reprises du grand répertoire, auxquelles on donne en outre avec
le spectacle complet un coup de peinture fraîche).
L'opéra de Gérard Pesson allie la musique, la danse et la vidéo en
temps réel, dans le cadre d'une création avec un clin d'œil de
communication très tendance «la télé-réalité». Du roman-fleuve d’Honoré d’Urfé
(roman courtois initiatique pour 2 amants, 1607, 5 399 pages), les
auteurs du livret (notamment Martin Kaltenecker) retiennent, en un peu
plus de 2 heures, 4 actes et 44 numéros-épisodes, le jeu de piste
et l'apprentissage des amours et du hasard entre Astrée et Céladon, tout
en le transposant (très librement) dans un monde moderne (et factice), à
la manière de «Loft story» ou «L’Île de la tentation».
Sélectionnés puis menés par un druide en bottes plate-formes et par un dynamique animateur,
une dizaine de jeunes recrues (hommes-femmes), vêtues comme des baba cool partent à la conquête du
Larzac (aux superbes paysages... résultat d’une illusion obtenue grâce à d’astucieux
trucages vidéo). Cette idée-tendance de télé-réalité (le sujet du spectacle) est en plus
mise en parallèle avec une idée de théâtre-dans-le-théâtre (ou plus
précisément de film-dans-le-film) qui placent des cameramen sur la
scène pour filmer (casting), en temps réel (écrans vidéos), non
seulement les chanteurs ou les danseurs, mais aussi des
objets-décors-symboles qui apportent une belle poésie, de l'inventivité
renouvelée, un rythme-aération et des clés à l'histoire. L'autre
originalité réside dans l'écart entre les situations ésotériques et
le texte dit-chanté (avec un second degré omniprésent), pour mêler comique de situation
et comique de mots, et aboutir à un humour constant (exquis, fin,
cocasse, ou même parfois rire aux éclats), en raison de la juxtaposition
incongrue d'une part de la préciosité du style du texte originel (conservée), suscitant des dialogues artificiels et presque
surréalistes, et d'autre part des épisodes décalés qui se succèdent (joués par les
bergers-djeuns du jeu de piste) ; s'y ajoutent quelques scènes clairement «dé-branchées»
(c'est plus habituel dans l'opéra d'aujourd'hui, mais ici ce n'est pas
l'essentiel) : les 3 «nymphirmières» qui soignent Céladon, telles une version
sexy des demoiselles de "La Flûte enchantée", la récurrence
ovine (le mouton bouclé sous la forme de marionnettes goguenardes, de boîtes à bêê,
de jouets-personnages), la charrette transformée en automobile électrique
(qui roule) et la grotte de Céladon en caravane (tractée), l’affiche-personnage
en 3 morceaux avec jeu de puzzle ambigu (et nudité attendue), la scène du lit
où Céladon, travesti en femme, tente de dormir au milieu du lit, entre Astrée
et son amie (proche) Phillis. Devant tant d'inventivité, de
décalage, le risque serait que la musique s'efface (ou la ligne de chant
s'atténue) au profit de la vidéo en temps réel et de la mise en scène
sans temps morts. Ce n'est pas le cas : le spectacle est total, mais il
s'aménage pour laisser de l'air à la musique et au chant, voire aux
moments clés, leur pré-éminence. La musique est belle, légère et souple,
"trouée" et brillante, dans ce langage si typique et original de Gérard
Pesson, moderniste (à mi-chemin entre Lachenmann, Sciarrino, et la
tradition de rythme et de clarté bien Française... donc il faut, au moins, être à l'aise avec
Debussy), festonnée et chatoyante. Une musique continue et
foisonnante, pince-sans-rire, allusives par réminiscences voire par citations,
et poly-stylistique (madrigal, musette, rondeau, tambourin, branle du Poitou ou fête pour le gui de l’an neuf).
Une grande variété de climats et d'ambiances obtenue avec un effectif de
seulement 41 musiciens, riche en instruments rares (harpe celtique, cornemuse,
flûtes de pan, harmonicas, tuyaux harmoniques, serinettes, appeaux, gonfleurs à matelas, langue de belle-mère, rhombes tournoyant dans l’air),
sans électronique. Faut-il
ajouter quelques bémols pour ne pas être taxé d'in-objectivité (alors
qu'en même temps, la presse a tiré à boulets rouges sur le
spectacle et que, par suite, la salle était à moitié pleine) ? Alors,
on pourrait un peu regretter le manque de quelques airs de bravoures pour
les solistes vocaux (mais dans le cas présent cela aurait remis en cause
les choix faits en fonction des moyens financiers, et de l'esthétique
très «prosodie Française»), le manque de quelques interludes ou
séquences musicales fortissimo (au diapason de séquences visuelles de la
même force), mais ce n'est pas dans le style (et la personnalité) de
Pesson (plus mezzo-voce voire discret et pianissimo) et cela aurait aussi nécessité de nouveaux instrumentistes, le manque d'intelligibilité du
scénario (au sens de l'intrigue, pour le jeu de piste)... pour ménager
la surprise finale. Au total, un compositeur Gérard Pesson au
sommet de ses moyens (la musique est omniprésente, pleine de
surprises, et se déroule très lentement comme les divines longueurs
de...), un vidéaste-metteur en scène Pierrick Sorin
d'une grande inventivité (je ne suis pas un expert d'opéra, mais il me semble que c'est un première de vidéo
«en temps réel avec film dans le film») au service de la poésie et de
l'émotion (ah la caméra stylo plongée dans l'aquarium!), plein d'idées
(des couleurs crues, des superpositions hardies, un «totem d’images»),
avec une poésie, une inventivité, une innovation qui marquent d'une
pierre blanche cette mise en scène/image), et cerise sur le gâteau, un chorégraphe
Kamel Ouali très présent (associant hip-hop, combats ados et
les Paladins... et la comparaison avec les opéras de Rameau ne s'arrête pas
là), tout en restant sage, pour éviter la surenchère, un livret d'une grande poésie (ésotérique) avec des jeux sur les mots et certains phrases-maximes d'une
réelle portée de sens et de formule... et de l'humour (ah les moutons-marionnettes!),
large spectre (du loufoque au subtil), un fait rarissime à l'opéra. Laissez-vous porter sans esprit rationnel, et par l'amour fou sans
espoir ! (et guettez le DVD ou la re-transmission TV) Jean Huber
P.S. : pour être tout à fait exact, il ne s'agit pas de la création
mondiale, mais de la première création scénique (la première a eu lieu
en Mai 2006 en version concert seulement, en raison d’une grève, à l'opéra de Stuttgart,
Allemagne)
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