Photo: © Frédéric Iovino Prologue
écrit par le dramaturge Valère Novarina : «Je, tu, il»
Photo: Google |
Opéra « La Métamorphose », d'après Kafka, première mondiale
Michaël Levinas est définitivement un compositeur d'opéra (déjà les
"Nègres" en 2004 avait été une belle réussite) et cela
tient à des singularités dans un genre abondamment exploré (et
considéré comme mort, certes avec provocation, dans les années 1950-60)
- des livrets intelligents, modernes (actuels), engagés, d'après
de grands auteurs (et sur des textes écrits par lui), mais sans
ressort dramatique, ce qui entraîne une véritable gageure pour le
metteur en scène
- une musique différente qui fait la part belle à l'électronique
et aux voix, mais sans tentative des incontournables du genre avec
contre-fa et consorts ou duos-trios rivalisant de virtuosité
- une action ramassée sur un sujet unique, évitant la dispersion
La nouvelle de Franz Kafka (sur quelques 80 pages) est vide de
péripéties majeures, une fois que d'emblée la monstruosité de la
situation (un jeune homme chargé de famille est transformé en cancrelat,
un insecte a priori hideux et puant, voire informe et effrayant)
est déjà réalisée, puis se déroule et se transforme avec le regard
subjectif des personnages (différenciés). En ce sens, il n'est pas indispensable de
lire la nouvelle avant l'opéra (en plus les textes du livret toujours
chantés, fidèles à l'esprit du texte original, sont assez banaux, issus
des dialogues quotidiens d'une famille ordinaire). C'est la psychologie
des personnages et leur relation à cette monstruosité qui est
essentielle (et très bien rendue par Levinas dans le chant et la musique)
et qui montre bien la méfiance, la xénophobie, le rejet, induits par la
monstruosité de la situation de départ d'un homme-insecte hallucinant et
piégé.
Le choix d'un court prélude emblématique
écrit par le dramaturge Valère Novarina : «Je, tu, il» permet à
Levinas de donner un sens de dérision à l'opéra proprement dit, comme
un divertissement de l'époque Baroque, en plus
de l'absurde froid voulu en priorité par Kafka (prélude de 15 minutes
sachant que l'opéra, seul, ne dure que 70 minutes). Et là aussi, c'est
une idée intéressante (visuellement aussi, avec 3 poupées
en robe rose et perruque posant les questions de l'identité, du sacrifice et de la
métamorphose), car ce prologue détachable, peut faire varier la
perspective de l'analyse du livret (de la caricature-mascarade avec le
prologue, à l'ironie mordante sociétale, sans).
La musique est un mélange singulier et réussi de tourbillon et de
statisme, tout à fait dans le style actuel du compositeur qui est unique
avec priorité à l'acoustique, aux rythmes se chevauchant et au timbre
(mais que ses détracteurs qualifient à tort de bouillie barbouillée, tant les
sons granulaires sont mêlés). Et avec peu de moyens (dans la fosse, 15 musiciens de l'Ensemble Ictus, formation
Bruxelloise d'élite, avec force percussions douces) multipliés-transformés par
l'informatique (en direct, par les équipes de l'Ircam). Et des
collages-réminiscences de liturgie Juive et des influences d'Europe
Centrale. L'intention électronique n'est pas du tout un gadget moderne. Au
contraire, elle permet des sons inouïs, elle raconte la confusion des
sentiments des protagonistes et surtout elle s'inscrit parfaitement dans le
projet (car elle métamorphose les voix, par transformation et surtout
déformation, en même temps que la psychologie et la relation des
personnages se transforment, jusqu'à parfois la cacophonie, le désordre
(assumés et maîtrisés). Les voix des 9 chanteurs sont traitées comme
chez Messiaen (déclamation prépondérante), mais avec des choix
personnels (le rôle principal confié à un contre-ténor, presque en
fausset immature a-réactif, les femmes du prologue sont sur-aiguës pour
la caricature) et tellement habillées par l'informatique que le jugement
habituel sur leurs qualités devient sans objet, tout en restant captivé.
Le livret, pourtant une vrai gageure tant le texte de Kafka est tout
sauf théâtral, est porté par des personnages humains (une mère incantatoire dévidant son chapelet de
Gre-gor litanique, un père meurtrier, hystérique, la sœur solitaire et folle),
et se déroule -longue plainte- comme une «Passion» selon Levinas. Il
n'y manque qu'un peu de respiration, ici ou là, jusqu'au sacrifice final.
Seulement, l'opéra est un spectacle complet, et le bas blesse,
côté mise en scène : elle est tellement immobile et invariable, avec un
personnage central piégé debout sur un piédestal fixé sur un poteau
statique à 3 mètres de hauteur et des commentateurs agités autour, en
bas, qu'elle en devient insignifiante (et lassante). Et son auteur, Stanislas Nordey,
en porte seul la responsabilité, car les décors-costumes sont
imaginatifs (l'insecte-araignée-tentaculaire qui joue sur sa mollesse,
les rideaux du fond mobiles qui appellent des interprétations ambiguës,
les costumes contrastés des femmes du prologue en rose bonbon) et les
lumières reflètent les variations des personnages en clair-obscur.
Au total, un opéra audacieux (y compris dans la musique), un
huis-clos tendu et déconcertant (apostrophant le public), sur un thème
intéressant (sur l'ostracisme), mais un opéra confiné et à l'émotion
froide. Ce qui est de bonne augure pour le futur avec une vraie mise en
scène et des respirations dans le déroulé.
Jean Huber
Addendum (20 Septembre 2011 : sur le blog de l'opéra de Lille à http://www.opera-lille.fr/blog/
(entre Janvier et Mars), beaucoup de documentation de valeur sur la
préparation de cet opéra marquant et notamment un dialogue entre
Michaël Levinas et le cinéaste Roman Polanski qui a joué la pièce de
Kafka dans sa jeunesse au théâtre, dont voici quelques extraits
savoureux :
- M.L. : Vous avez accepté de jouer le rôle de Gregor dans La Métamorphose de Kafka. Il y avait, sans doute, des raisons liées à vos propres préoccupations quand vous l'avez fait.
- R.P. : Kafka est un des auteurs que j'ai découvert très jeune dans notre Pologne communiste où ce genre de littérature était pratiquement défendu (interdit). On ne pouvait rien trouver, ni dans des bibliothèques, ni à l'école, ni dans la presse quotidienne. Kafka était comme Bruno Schulz ou
Gombrowicz, que j'ai découverts à la même période. Il appartenait à ces auteurs que j'admirais et qu'on lisait dans la clandestinité. J'ai gardé une faiblesse pour Kafka à cause de tout ça.
M.L. : Vous avez une faiblesse pour ce qui est interdit ou une faiblesse pour Kafka ?
R.P. : J'ai des faiblesses pour les premières œuvres interdites que j'ai lues entre 14 et 16 ans.
M.L. : Vous savez que Kafka interdisait que soit représenté Gregor, qui par rapport au travail et à la question de la représentation, est en effet quelque chose de troublant ; un corps humain qui si transforme. S'agit-il d'une transformation animale ou de quelque chose de monstrueux ?
R.P. : Je veux vous dire comment Kafka est vu en Pologne, contrairement à ce que j'ai découvert avec étonnement en France. En Pologne, on voit dans les textes de Kafka beaucoup d'humour ; dans le pays d'origine de Kafka aussi on
(y) voit beaucoup d'humour. En France, Kafka est considéré comme un auteur lugubre, dramatique, sombre, tragique. La dimension surréaliste de Kafka, qui chez nous est interprétée du coté de l'humour, ici est prise extrêmement au sérieux.
M.L. : Avez-vous vécu ce rôle comme un rôle paradoxal ?
R.P. : Je ne l'ai pas vécu comme un rôle comique, mais je vois de l'humour dedans, une espèce d'ironie qui est présente dans tout Kafka d'ailleurs. Ce côté ironique est perçu ici comme dramatique.
M.L. : Dans ce cas-là, si c'est si ironique, pourquoi les systèmes totalitaires interdisaient-ils ce texte ?
R.P. : Parce que ce n'était pas du «réalisme socialiste» ! Un type qui se transforme en scarabée c'est incompréhensible dans la réalité de l'ouvrier et du paysan socialiste. Ce genre de littérature n'avait pas sa place dans un régime communiste, tout simplement. Tout ce qui n'était pas du réalisme socialiste – c'est-à-dire, représentant la réalité de la classe ouvrière – était interdite.
M.L. : Permettez que je vous entraîne vers la perspective Occidentale. Vous savez mieux que personne qu'un texte échappe à ses propres créateurs. Si l'on y voit quelque chose de tragique, c'est que, malgré ou contre Kafka, ou malgré la première lecture du texte, cela signifie que le tragique existe dans le texte tout de même. Considérez-vous que, par exemple, Le Nez de Gogol, qui quitte brusquement le corps d'un homme, comme un texte qui représente une situation susceptible d'une lecture comique, autant pour nous que pour la tradition d'origine ? Quand je dis ça, je pense notamment à la lecture que Nabokov a faite de Kafka. On est dans une interprétation bien éloignée du réalisme socialiste.
R.P. : Je ne connais pas Le Nez de Gogol, donc je ne peux pas voir le côté symbolique dedans. On lisait Gogol, bien sûr, mais à cette période, en Pologne, plutôt Le
Réviseur. En ce qui concerne Nabokov, je trouve qu'il y a beaucoup d'humour dans sa lecture.
M.L. : Effectivement vous avez raison. Saviez-vous que Kafka riait en lisant lui-même La Métamorphose ? Il lisait ce texte en éclatant de rire.
R.P. : Vous voyez, je ne le savais pas ! C'est comme ça que nous on voyait Kafka. C'est comme ça qu'il me semble naturel de lire Kafka. A cette époque, je voyais l'humour dans Kafka. J'étais étonné quand je suis venu en France pour la première fois, et qu'on parlait de Kafka comme d'un auteur extrêmement sombre, dramatique et déprimant. C'est pas du tout ça, pas du tout !
M.L. : Comment avez-vous vécu la représentation de cette monstruosité au théâtre quand vous l'avez jouée ? Comme avez-vous résolu la question de la gravitation par exemple, ce n'est pas du cinéma, c'est du théâtre, vous êtes sur une scène.
R.P. : C'est le genre de théâtre que j'aime. C'est pourquoi j'ai voulu faire le rôle. Le théâtre que j'aime ce n'est pas un salon ou une salle à manger coupée en deux, c'est plutôt une scène où il n'y a rien ou très peu. Les interprètes arrivent à créer le reste par le verbe et les gestes à l'aide de la lumière. C'est ça le théâtre, sinon cela ne vaut pas la peine et alors je préfère le cinéma. Pourtant j'ai déjà expérimenté le théâtre comme un salon divisé en deux, avec d'un côté le public de l'autre, les acteurs, mais seulement pour voir comme cela fonctionne. Sinon, ce que j'ai fait comme metteur en scène, c'était un espace créé par la disposition de quelques meubles placés à vue. La conception de métamorphose où il y a sur scène juste un échafaudage sur lequel le personnage central évolue en se métamorphosant, en allant vers autre chose qu'un homme. J'ai bien aimé faire cette expérience.
|