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Commençons par casser la typologie : la pièce de Feldman intitulée opéra en un acte (d'une durée d'une heure) n'a strictement rien à voir avec un opéra, même pas avec un opéra de chambre. Le titre est un pied de nez nihiliste de l'auteur, pour se mettre en harmonie philosophique avec l'auteur du pseudo-livret.
Ensuite, indiquons qu'il s'agit bien de la création Française... 30 ans après la première mondiale à Rome le 10 Juin 1977 (et incidemment, juste 20 ans après la mort de Morton Feldman, le 3 septembre 1987): mieux vaut tard que jamais.
Mais à part ces 2 remarques mineures, quelle œuvre exceptionnelle ! Servie par la soprano (colorature) Anu Komsi (solaire, placée tout en haut avec les percussions), et le grand Orchestre de la Radio de Francfort, dirigé par Emilio Pomarico, la pièce a révélé son magnétisme, son émotion onirique, son labyrinthe de mirages, ses belles répétitions (subtilement altérées, en micro-intervalles et infimes variations... mais rien à voir avec les minimalistes... on perd la notion du temps, de la durée, quasi hypnotisé), ses textures recherchées et raffinées (timbres rares, par groupes de pupitres limités), ses percussions non rythmiques (comme statiques), son dépouillement absolu (mais coloré), sa progression lente jusqu'aux 5 dernières minutes d'apothéose finale.
Si le 20ème siècle a créé le concept d’«opéra de poche», c’est ici de «livret de poche» dont il est question: 10 lignes (soit en tout 86 mots !) de Samuel Beckett, dépourvues de la moindre ponctuation, mais pourvues d'une grande poésie allusive. Les 2 compères, au début d'une collaboration intense, ont d'ailleurs une forte aversion pour l'opéra traditionnel (il s'agit donc plutôt d'un lied avec orchestre). Feldman fait sien le monologue à tiroirs de Beckett, dont la signification (existentielle) est totalement masquée par une prosodie monosyllabique, presque constamment dans le suraigu, souvent sur une même note ou autour d’une même note, davantage incantation que mélodie.
Une heure de musique inouïe, étonnante, à la fois éthérée et poignante, hautement dépaysante donc, qui nous fait saluer ce créateur puissamment original.
Jean Huber, 3 Octobre 2007
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