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On n'est jamais si bien servi que par
soi-même ! Frédéric Pattar a fait sienne la maxime en proposant un
concert monographique de ses pièces récentes avec en plus 3 créations
mondiales, au théâtre-hangar «L'Echangeur» de Bagnolet (près de
Paris), par l'ensemble
«L'Instant Donné», une association communautaire regroupant artistes et musiciens dont
il fait lui-même partie (sans, dixit, influencer la programmation). Trois
zestes de style... de Pesson (sans les trous), de Sciarrino (avec de la
lumière), de Lachenmann (sans la dénaturation), mais c'est secondaire,
une grande louche de rythme avec ostinatos (au-delà de Bartok ou Ligeti, davantage dans
la lignée du Rock soul, fusion, voire country), de danse chaloupée, et
une autre grande louche de lyrisme, voilà ce qui pourrait caractériser
synthétiquement (abruptement) cette musique de Frédéric Pattar, un
compositeur moderne de 40 ans (CNSM Lyon, Gilbert Amy, Ircam), un enfant de toutes les musiques, et un
explorateur ambitieux de nouveaux chemins (sinueux) de la musique.
«La musique de Frédéric Pattar frappe par son caractère mouvant, et les textures sonores évoquent fréquemment la plénitude
d'une matière vivante. Toujours tendues, sur le fil, ses œuvres peuvent se révéler aussi âpres que charnelles, brutes que
subtiles», propose la présentation du compositeur. Au programme
(dans l'ordre), 6 courtes pièces pour petit groupe instrumental varié :
-
Outlyer (2007) -flûte sul placo, violon et ensemble- est un essai réussi
sur la notion de distance qui peut
séparer ce qui est vu et entendu de ce qui est entendu, mais pas vu,
voire caché (une forme de virtualité) : un flûtiste solo hors
scène (sul palco), et une violoniste
solo (qui débute par un long solo en soliloques) sur scène, tous deux accompagnés
d’un petit groupe instrumental commentant, un niveau de son en dessous, le dialogue entre les 2
solistes, comme une texture en filigrane ; le corpus instrumental est original dans sa
composition : une percussion intégrant un zarb
(instrument percussif traditionnel, de tonalité mi-sombre comme l'alto)
ou encore un Fender Rhodes (piano électrique qui a
magnifié la pop des années soixante) qui apporte
une sonorité brute, courte et presque déglinguée (un peu comme un
orgue-jouet cassé)... une pièce avec des ostinatos susurrés, poétique,
extatique (mais avec aspérité, contrastes) et des entrelacements
magnétisant l'écoute.
-
Les 3 Miroirs Noirs sont liés par des ponts séquentiels de
textures musicales (comme l'ont fait Grisey et Boulez, par exemple), avec
un élément permanent -le trio à cordes- , qui crée les boucles
(parfois en ostinato... le compositeur parle de ritournelles et joue avec,
en les manipulant) :
- Miroir Noir I (2008) -zarb et trio à cordes- avec une ouverture originale,
dans les crissements gras des cordes au diapason du zarb, avec un solo virtuose de
zarb et d'infinies nuances autour de la note pivot de cette
percussion si riche (bluffant), puis un long decrescendo accompagné ;
-
Miroir Noir II (2009, création) -clarinette et trio à cordes- avec un
ostinato en boucle rythmique qui semble ne pas pouvoir s'effacer
(repris manipulé) et un jeu de clarinette sur une tonalité mouvante
(mais à l'intérieur d'un territoire limité) ;
-
Miroir Noir III (2009, création) -célesta, toy piano et trio à cordes-
avec ici le noir qui devient très relatif via les clochettes du celesta
(le toy piano est peu utilisé, aigrelet, seulement pour contraster
avec le célesta étincelant).
-
Contraintes de Lumière (2008) -flûte, clarinette, alto, violoncelle et
harpe- une pièce plutôt en clair-obscur, avec une harpe percussion inattendue,
avec un langage contrasté
(sans extrême), avec des dialogues en flux rythmiques (sans motorisme) et un
tissu harmonique d'une belle richesse (sans forte verticalité), avec un
hommage bien caché (étiré) à Bach et son "Offrande musicale".
-
Délie ! (2009, création) -violon seul-
courte pièce avec des tenus-lachés innovants qui créent des effets
d'ascenseur.
Au total, une musique rusée, de connivence, intelligente-savante sans avoir l'air d'y toucher, suave et sensuelle, qui
ne dédaigne pas de séduire (parfois avec aspérité!), qui ne boude pas son propre plaisir de s'écouter elle-même (en rythmes dansants,
plutôt chaloupés), non conflictuelle, dans laquelle les phrases passe
d'un instrument à l'autre comme un jeu de relais-continuité (distinct des
entrelacements complexes de Fénelon), une musique
enjouée, ludique, une vraie musique de chambre intime avec un dialogue incessant
entre les instrumentistes (souvent solistes ou par groupe de 2), avec une
importante polymétrie d'accélérations-ralentissements (plusieurs
vitesses juxtaposées pour les divers instruments, ce qui crée cette
sensation d'inouï -authentique, non fabriquée-, de captation de l'écoute, en tous cas très
différente de la polyrythmie de Carter ou Messiaen). Un
petit bonhomme joufflu (il a pris de la bouteille par rapport à la photo
sélectionnée ci-dessus, bien plus jeune), jovial et astucieux, un encore-jeune
compositeur prometteur -il fêtera la quarantaine en Novembre-, avec un regard à la fois aigu et amusé,
diablement inventif, à qui le souhait le plus immédiat serait de lui offrir
sa chance dans des formations plus importantes (petit orchestre, avec des
instruments inusités et bizarres -ou devrais-je écrire bizarb?- dont il
a la faveur sans ésotérisme) incluant,
pourquoi pas, des voix (féminines) colorées (mezzo colorature, contralto
?). ET, pour les mélomanes
qui n'ont pas la chance de pouvoir écouter sa musique, faute
d'enregistrement commercialisé pour l'instant, le souhait le plus
productif serait de lui suggérer d'appliquer encore la maxime initiale de
"bien servi par
soi-même", en ouvrant un site Internet perso... avec extraits de ses
œuvres ! Jean Huber
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