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Aucune périodicité dans ces textes-analyses-témoignages, mais la
volonté d'adresser, au gré de l'actualité, les questions clés
de la Musique Contemporaine (Éditos) et de se faire l'écho (Relevés d'Apprenti)
de concerts ou d'évènements marquants (pas tous ! seulement
quelques-uns ! et pas les flops fréquents et inévitables pour une
Musique en création)...
Si vous vous sentez la plume facile selon ses principes, vos contributions
seront bienvenues!
Relevé d'Apprenti n°7:
26 Janvier 2008... " Les Sacrifiées", opéra de chambre en 3 actes de Thierry Pécou,
pour un engagement citoyen fort, au Théâtre Silvia Monfort
Thierry Pécou, le compositeur contemporain à l'œuvre la plus coloriste,
à la musique ancrée dans l'extra-Européen, est connu pour sa timidité
personnelle, mais cela ne l'empêche pas -tout au contraire- d'aborder pour son
premier opéra un sujet courageux et douloureux (voire encore tabou dans notre
pays), avec une prose volontaire et engagée : 3 femmes (alto, mezzo-soprano et
colorature), 3 destins appartenant à 3 générations broyés par l'Histoire,
par la violence extrême, par l'intolérance (Raïssa, violée par des soldats Français pendant la
guerre d'Algérie, Leïla, la fille née de ce viol, qui s'auto-mutile pour ne pas
enfanter, Saïda, recueillie par Leïla, jugée indécente -car trop libérée- et vitriolée par des
intégristes Musulmans), en 3 époques de la barbarie Algérienne depuis la fin de la colonisation à la montée du
fondamentalisme (début des années 60, 80 et 90).
Dramatiquement efficace et résolument actuel, le livret est adapté par Laurent Gaudé
(prix Goncourt 2004 pour "Le Soleil des Scorta"), à partir de sa
propre pièce (2004), et c'est la première bonne surprise : voilà une histoire
intéressante de bout en bout avec un texte majeur (puissant, souvent cru,
provocateur) tout en restant simple et percutant, avec ce qu'il faut
d'évènements et de revirements pour assurer la force dramatique dans une
ambiance de tragédie Grecque antique (la fatalité, la malédiction,
l'intolérance), avec des
contrastes pertinents (univers masculin et féminin, le premier souvent traité en blocs courts, droits, scandés, le
second optant pour des lignes vocales plus souples, ondulantes, parfois ornées).
La seconde bonne (demie)-surprise vient de la musique, passionnante, souvent
rituelle (bien sûr), toute de couleurs inouïes et sans exotisme «folkorique»
(mis à part 2 épisodes voulus, pour vilipender la guerre et les 2 camps -en
quasi collages- : un branle militaire très 18ème Français et une mélopée
Arabe douce après la barbarie), avec des rythmes introuvables, des harmonies
inventives (micro-intervalles, modalités), avec des moments de pure émotion
(avec grâce, avec violence), avec un chant vrai, émouvant (alternant avec la déclamation),
et... une ballade en fin de 2ème acte qui touche au sublime ! Tout cela, sans
remplissage et... avec des moyens instrumentaux dérisoires (9 musiciens : flûte,
hautbois, clarinette, trompette, trombone, violon, contrebasse, accordéon,
percussion) qui font penser aux meilleurs opéras de chambre -également
engagés- de Britten (comme "Le Tour d'Écrou") ou à "L’Histoire du
Soldat" de Stravinsky.
Le revers de la médaille est que l'argent a manqué pour le projet, malgré
toute la pensée, la volonté, l'intention insufflées, et c'était voyant dans
les décors (un décor minimaliste de panneaux monocolores -constamment
manipulés par les membres du chœur pendant les interludes- rehaussés de projections de vidéo et d'incrustations lumineuses,
avec effet de masque ou de sang) et le choix des solistes femmes.
Bref un premier essai pour Thierry Pécou et une grande réussite (succès public)
dans le genre opéra-drame pacifiste (mais sans message appuyé), revisité de façon moderne (et pas dans
le genre anti-opéra ni le genre pastiche, fréquents).
Que souhaiter de mieux pour le compositeur à l'avenir, si ce n'est une même
sûreté dans le choix de prochains livrets, un peu plus d'ambition dans la
difficulté technique des airs pour les solistes (et pour les aficionados,
quelques morceaux de bravoure à 2 ou 3 chanteurs simultanés)... et surtout de
l'argent (public) pour un casting de plus haut niveau (vocal), une mise en
scène plus riche, et un orchestre plus conséquent, ... et une grande salle
spécialisée.
Thierry Pécou le mérite, et cet essai réussi prouve qu'il peut prendre le
risque !
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Photo: © Musicologie.org |
Relevé d'Apprenti n°6: 16 Décembre 2007... La Musique Contemporaine en 100 disques, un nouveau livre
excitant/dérangeant de Pierre Gervasoni, critique musical au Journal «Le Monde»
(Agrégé de musicologie et diplômé du CNSMD de Paris, né en 1959)
Tout d'abord saluons l'initiative heureuse, originale, unique... dans le désert des livres musicaux sur la musique d'aujourd'hui. Et précisons d'emblée les limitations que le lecteur attentif ne découvre qu'en scrutant l'introduction : la Musique Contemporaine selon Pierre Gervasoni ne concerne que les compositeurs vivants et ceux morts depuis moins de 10 ans, soit grosso modo après 1975. Cet a priori est inattendu, en tout cas pour tous ceux (95%) qui comprennent le terme comme la musique d'après 1945. La décision de l'auteur n'est pas anodine puisque cette limite temporelle exclut toute la musique sérielle et
post-sérielle, et en particulier les pièces de compositeurs reconnus ayant été composées avant 1975, c'est-à-dire toute la musique d'accès généralement moins accessible et plus
dissonante (1975 est l'année charnière d'inflexion vers plus d'accessibilité pour les compositeurs, y compris Boulez ou Ligeti). Seconde limitation de
principe, également cachée, c'est l'exclusion des opéras et des oeuvres du théâtre musical (dixit, en l'absence de DVD disponibles). Ces 2 limitations peuvent d'ailleurs être considérées justement comme dictées par l'ambition de toucher le plus grand nombre de lecteurs mélomanes.
Dans le détail, chaque disque sélectionné est analysé clairement (contenu des pièces,
bios-compositeurs) avec un style piquant et joliment tourné (des analyses succulentes avec des formules qui font mouche !), mais dont la valeur-portée ne semble vraiment perceptible que par les passionnés... qui savent déjà
(l'acheteur-découvreur ne les comprendra pas, mais comme le texte séduit et donne envie d'acheter les CD, l'objectif est atteint).
Une autre particularité est la segmentation en 4 chapitres selon des thèmes un peu ambigus/abscons, mais là aussi on comprend que l'auteur veuille éviter le piège du comptage du nombre de sélections par compositeurs (... avec de futurs ennemis à la clé !). De toutes façons, l'objectivité est ici impossible à atteindre, et donc les choix de Pierre Gervasoni, un critique éminent, sont aussi valables que d'autres. Quelques étonnements ne manquent toutefois pas d'apparaître : la première sélection est "Mantra" de Stockhausen, certes
justifiée, mais qui date de 1970 ; parmi les valeurs sûres, on compte seulement 2 disques pour Boulez, 1 seul pour Berio, Nono, Messiaen, Scelsi, Dusapin, Reich, Lachenmann, Carter, Cage, Xenakis, Grisey, mais parmi des "jeunes" encore en devenir, on compte déjà 3 disques pour Philippe Leroux, 2 disques pour Montovani (33 ans), pour Saariaho, pour Lindberg, pour Maresz. En creux, on s'étonnera aussi d'absences patentes comme Stroppa, Radulescu, Pärt,
Machover, Henze, Dillon, Denisov, Boesmans, Boucourechliev, Amy, etc., mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain !
L'ensemble est globalement équilibré, solide (beaucoup de sélections communes avec la présente base de données !)... donc raisonnablement le livre est une belle réussite.
Pour une prochaine édition (hypothétique), souhaitons une objectivité plus consensuelle (alternative : soit un nombre de disques en rapport avec le poids du compositeur considéré - très difficile-, soit un seul disque par compositeur pour un panorama plus large, le disque choisi servant d'emblème), et surtout la levée de la principale faiblesse de ce livre recommandable : une plus forte internationalisation des sélections. En effet, dans la présente sélection, plus de la moitié des compositeurs est Français ou vivant ou ayant résidé longtemps en France. C'est une faiblesse difficile à surmonter lorsque la sélection est fondée sur les concerts en France (comme, essentiellement, dans le présent site Internet), mais avec le disque (et les achats via Internet), il en va tout autrement, et le livre aurait alors permis un panorama plus large et plus riche de la création de la musique d'après 1975.
Au total, un vrai bon cadeau (18 €) pour les fêtes !
Relevé d'Apprenti n°5: 5 Décembre 2007... Décès brusque d'un compositeur phare de la Musique Contemporaine, Karlheinz Stockhausen, qui rejoint ainsi sa
chère cosmogonie
Stockhausen est le père fondateur de la Musique Contemporaine (celle qui largue les
amarres d'avec la tonalité et l'harmonie) avec Boulez, Ligeti et Bério, comme pionniers
expérimentateurs et génies-égéries de cette période de la musique.
En tant qu'homme, on l'a dit sectaire, rigide, arrogant, théoricien dans les années 50-70 (comme beaucoup d'autres créateurs-artistes... dans cette période de reconstruction), puis déphasé,
mégalo-stratosphérique, déboussolé-désinspiré après les années 80 (surtout suite à sa remarque mal comprise puis déformée, après
l'attentat insupportable des Twin Towers, le 11 Septembre 2001 à New York). C'est totalement faux (et stupide pour 9.11). Je ne l'ai rencontré qu'une fois à la toute fin des années 70 et j'ai pu échanger quelques mots (à l'époque je parlais couramment
l'Allemand, ce qui l'avait interloqué favorablement, lui qui parlait bien le
Français) pendant qu'il s'affairait à la console après une de ses pièces avec bande en concert : ce qui a frappé d'emblée est sa curiosité, son désir de dépassement, sa minutie,
son optimisme, son exigence personnelle, son opportunisme expérimental (le rebond sur la phrase précédente,
Germanique, sans la logique Française), sa tension dynamique envers la réussite sociale, et aussi sa gentillesse
(sa non-agressivité) et son monde intérieur (qui dérivera vers le cosmos, le
mysticisme, le
monumental et le démesuré). Le reste est laissé aux historiens.
Pour la musique et les mélomanes, Stockhausen, avec officiellement 362
compositions à ce jour, laisse de nombreux chefs
d'œuvres reconnus sur une longue période (depuis les premiers
"Klavierstücke" en 1953 jusqu'à "Sirius" en 1977) et le goût amer de l'ostracisme-dénigrement envers sa musique depuis le début de son opéra-saga
(sur 26 ans !), "Licht" en 1980, qui a fait que ses œuvres récentes sont quasi-inconnues en concert en France. Il est le pionnier incontestable (et constant) de la musique électronique
(parallèlement à la musique concrète de Schaeffer en France, de technologie différente), le co-inventeur avec Boulez de la musique de l'indétermination (mais Boulez privilégie la voie parallèle de
l'œuvre ouverte avec les formants) pendant que Cage initiait l'aléatoire jusqu'au nihilisme, le pionnier de la spatialisation avec Xenakis, et le moteur d'un nombre incalculable d'innovations de langages et de styles, notamment la forme
«Momentanée» ou Momentform, et sur la vitesse du son (aujourd'hui parfaitement intégrées par la jeune génération)... certains vont même jusqu'à lui attribuer l'esquisse du spectralisme (dans la musique sur bande, par variation sur un son).
Bref chapeau bas pour un génie incomparable !
Relevé d'Apprenti n°4: 22 Septembre 2007... Création Française de "Neither" (Ni l’un, ni
l’autre), pseudo-opéra de Morton Feldman de 1977, en ouverture du Festival d’Automne, à la Cité de la Musique à Paris ?
Commençons par casser la typologie : la pièce de Feldman intitulée opéra en un acte (d'une durée d'une heure) n'a strictement rien à voir avec un opéra, même pas avec un opéra de chambre. Le titre est un pied de nez nihiliste de l'auteur, pour se mettre en harmonie philosophique avec l'auteur du pseudo-livret.
Ensuite, indiquons qu'il s'agit bien de la création Française... 30 ans après la première mondiale à Rome le 10 Juin 1977 (et incidemment, juste 20 ans après la mort de Morton Feldman, le 3 septembre 1987): mieux vaut tard que jamais.
Mais à part ces 2 remarques mineures, quelle œuvre exceptionnelle ! Servie par la soprano (colorature) Anu Komsi (solaire, placée tout en haut avec les percussions), et le grand Orchestre de la Radio de Francfort, dirigé par Emilio Pomarico, la pièce a révélé son magnétisme, son émotion onirique, son labyrinthe de mirages, ses belles répétitions (subtilement altérées, en micro-intervalles et infimes variations... mais rien à voir avec les minimalistes... on perd la notion du temps, de la durée, quasi hypnotisé), ses textures recherchées et raffinées (timbres rares, par groupes de pupitres limités), ses percussions non rythmiques (comme statiques), son dépouillement absolu (mais coloré), sa progression lente jusqu'aux 5 dernières minutes d'apothéose finale.
Si le 20ème siècle a créé le concept d’«opéra de poche», c’est ici de «livret de poche» dont il est question: 10 lignes (soit en tout 86 mots !) de Samuel Beckett, dépourvues de la moindre ponctuation, mais pourvues d'une grande poésie allusive. Les 2 compères, au début d'une collaboration intense, ont d'ailleurs une forte aversion pour l'opéra traditionnel (il s'agit donc plutôt d'un lied avec orchestre). Feldman fait sien le monologue à tiroirs de Beckett, dont la signification (existentielle) est totalement masquée par une prosodie monosyllabique, presque constamment dans le suraigu, souvent sur une même note ou autour d’une même note, davantage incantation que mélodie.
Une heure de musique inouïe, étonnante, à la fois éthérée et poignante, hautement dépaysante donc, qui nous fait saluer ce créateur puissamment original.
Relevé d'Apprenti n°3: 23 Juin 2007... "Wagner dream", opéra de Jonathan Harvey, pour le répertoire ?
Photo: © Amsterdam Opera |
En création Française dans le cadre du Festival Agora (avec mise en espace seulement), au Théâtre des Amandiers de Nanterre
(banlieue de Paris), "Wagner dream" peut-il être qualifié d'opéra de répertoire?
Essayons de caractériser un opéra du répertoire :
- une histoire avec des rebondissements, jusqu'à un dénouement émotionnel,
- un sujet attractif avec des tiroirs hors du temps qui permettent plusieurs interprétations et mises en scène
- des chanteurs solistes avec des airs de grande difficulté, et entre eux des duos, trios ou quatuors vocaux, et un
chœur
- une musique riche et colorée, avec quelques séquences phares qui porteront la mémorisation de l'ensemble.
Dans ce contexte, oui, "Wagner Dream" est un opéra de répertoire, car:
- son livret (il faudrait mieux parler de scénario ici, tant l'auteur, Jean-Claude Carrière, a baigné dans le cinéma) est malin, juxtaposant un rêve-obsession de Wagner (d'où le titre) et un vécu-drame, celui des dernières heures de la vie réelle de Wagner (mis-comateux après un infarctus)... le premier relatant une histoire exotique en Inde (et zen, dans le cadre de la religion Hindoue) avec les chanteurs, le second avec des acteurs qui jouent, en parlant, le drame, les uns inter-agissant parfois avec les autres, comme dans un monde d'en haut et un monde d'en bas
- un sujet mêlant habilement la mode-curiosité d'aujourd'hui (l'Inde, ses Dieux, ses prêtres, ses castes), les attirances de Wagner pour les femmes (son épouse vieille qui l'aime, la jeune musicienne-fan qu'il aime à la limite de l'adultère), le bien et le mal, le pouvoir et l'argent, et en parallèle en Inde, des dimensions semblables comme l'amour impossible (sauf sacrifice final), les rigidités de la religion (sans femme disciple, avec les intouchables), la
métempsycose et la vie qui se répète
- une ligne chantée d'une grande diversité, avec de grandes (et difficiles) voix solistes et choristes (tout juste les
aficionados de l'opéra regretteront-ils l'absence d'airs de virtuosité pure pour diva patentée!)
- un orchestre limité à une douzaine d'instrumentistes sur-multiplié grâce à l'électronique live (comme avec un effectif 10 fois plus imposant) ce qui donne une musique somptueuse qui irise les solistes vocaux (et le -petit-
chœur d'une grande pureté et plénitude), et avec des interludes (pas de préludes) purement orchestraux et une séquence apocalyptique de malédiction splendides.
Oui, "Wagner dream" est un opéra conçu pour le répertoire et c'est une réussite originale.
Entrera-t-il au répertoire? Impossible de le prédire comme pour toute création contemporaine!
Tout juste peut-on le souhaiter pour les nouvelles générations de mélomanes.
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Éditorial n°2 : 12 Mai 2007... La vraie faiblesse congénitale de la Musique Contemporaine, le «share of voice».
Il est depuis longtemps considéré comme acquis que si la Musique Contemporaine ne
séduit pas, c'est parce qu'elle a trop fortement rompu avec les habitudes sonores, par ses dissonances, ses provocations, son atonalité totale, son abandon de la mélodie...
Rien n'est plus faux.
Bien sûr, parce qu'aujourd'hui avec les compositeurs dits post-modernes et néo-tonaux,
voire les synthétiques, ces critiques tombent à plat (la continuité est évidente avec les compositeurs précédents de Debussy à Stravinsky ou Falla ou
Chostakovitch ou Britten) et aussi parce que même pendant la période la plus radicale du sérialisme pointilliste, dans les années 50, coexistaient des compositeurs issus de la tradition dans tous les pays concernés (Poulenc, Copland, Menotti,
Hindemith...), avec succès public.
Non : la seule vraie faiblesse de la Musique Contemporaine est congénitale, c'est selon un terme de marketing, le «share of voice» (la part de voix).
Jusqu'à Mendelssohn (pour schématiser), la Musique jouée en concert est, en quasi totalité, celle du moment, créations ou reprises récentes, de moins de 20 ans. Avec
Mendelssohn et jusqu'à la deuxième guerre mondiale, autour de 1945, une part progressivement croissante mais toujours limitée de Musique du Passé, est introduite dans les concerts.
Que s'est-il passé à partir de 1945 -à l'avènement de notre Musique Contemporaine- pour changer la donne si dramatiquement?
C'est la naissance du disque comme produit de consommation de masse. Il permet à tout mélomane de rester dans ses habitudes
acquises confortables, donc
d'être un conservateur, par convenance personnelle et aussi suite à l'influence du marketing des producteurs de masse (vedettariat, intégrales, collections, récompenses d'interprétations,
références incontournables, tribunes comparatives,
tournées internationales de concerts mono-programme, etc.).
Avec l'avènement du disque, notamment du 33 tours, l'offre réelle de la Musique Contemporaine, sa part de voix, n'est plus de 80% ou 90% comme au 19ème siècle, mais de
quelques 2% ! (et ce pourcentage ne prend en compte que la Musique Classique ou savante qui elle-même ne représente que moins de 10% du total de la musique enregistrée vendue ou bien diffusée par les médias).
Y a t'il une solution?
Non, en tout cas pas dans un avenir prévisible. L'auditeur est satisfait (il connaît, il compare les versions interprétatives du grand répertoire, il approfondit facilement les grands compositeurs du passé, pour leurs pièces mineures voire alimentaires, et il découvre, en «pantoufles», les compositeurs secondaires du
Passé, il va communier au concert avec ses idoles interprètes), pourquoi prendrait-il un risque à
plonger ses oreilles dans l'inconnu, même en prolongeant la tradition?
Et les producteurs de disques ou de concerts, ou les médias, exploitent le filon sans risques : en ce sens, la
énième version des célèbres pièces de la Musique, la mode des instruments anciens (puis du diapason décalé), les ré-interprétations au plus près d'une partition originale ou au contraire déviantes (mais si géniales à la Horowitz, à la Gould, etc.), les intégrales à prix cassés, augmentent la part de voix du Passé par rapport à celle de la Contemporaine.
Et l'on ne voit pas ce qui pourrait faire changer la donne fondamentalement.
C'est un fait objectif, sans connotation positive ou négative, ni
émotionnelle!
Mais, n'y a t'il pas d'autres faiblesses spécifiques à la
Musique Contemporaine, plus importantes que cette incontournable part de voix
restreinte?
D'autres faiblesses sont aussi citées (par le chœur des Cassandres!) comme le
manque de moyens financiers, le manque de salles, le manque d'inspiration (en
voilà une difficile à mesurer!), le manque de créativité, le manque de
distribution, le manque d'information, etc. (ou pour chacune de ces dites
faiblesses, remplacer le mot «manque» par le mot «excès»... mais mal
réparti, ou avec des effets pervers).
Balayons le tout d'un revers, car cela n'a rien de spécifique à la Musique
Contemporaine : si vous en doutez, je vous invite, comme un rat de
bibliothèques, à la lecture édifiante (et passionnante) de textes, de
compte-rendus de concerts ou de manifestations musicales, de lettres de
compositeurs ou d'artistes, tout au long de l'Histoire de la Musique... les
mêmes dites faiblesses sont ressassées en permanence, ce qui n'a pas empêché
l'émergence
de compositeurs géniaux (pas forcément ceux en vogue à leur époque!) et
l'écriture de chefs d'œuvre.
Est-ce, alors, désespéré?
Non.
D'abord, même si la part de voix restera la règle avec un Grand répertoire du
Passé (heureusement) incontournable, il y a un fossé qui peut (doit) être progressivement comblé... entre
la situation d'aujourd'hui (2% de part de voix) et la cible normale (c'est-à-dire à concurrence de presque 70 ans sur un total de
plus de 350 ans pour l'Histoire de la Musique savante,
soit 15 à 20% de part de voix).
Pour cela quelques facteurs favorables vont permettre d'ouvrir, puis d'apprivoiser les oreilles de nos contemporains à l'inconnu, à la découverte, à l'inouï (au sens littéral).
En premier, le temps, lentement mais inéluctablement (d'abord la masse des mélomanes se familiarisera avec
le détail de la Musique du début du 20ème Siècle, puis s'ouvrira aux synthétiques
et autres rétros des années 90, avant de s'aventurer plus
loin... entre les 2).
En second, l'usure (si le temps a oublié certains compositeurs ou certaines pièces du
Passé, ce n'était pas toujours forcément
injuste -voire, c'était bien souvent justifié-, et même leur «re-visitation» baroquisante trouvera ses limites).
En troisième, la prise de conscience des producteurs de concerts ou de disques (qui comprennent qu'en se complaisant dans le passé, ils se conduisent eux-mêmes à une impasse... et donc panachent de plus en plus les oeuvres du Passé avec des créations ou des reprises accessibles, ou explorent des thèmes et des menus différents sans privilégier l'habillage).
Enfin, et surtout, notre Sociologie change dans le bon sens (comme le disait le philosophe Américain Thomas
Kuhn, «un changement de
paradigme n'intervient pas lorsque les gens changent d'avis, mais lorsque les gens qui avaient le point de vue précédent sont morts»).
La génération précédente plébiscitait la tribune des critiques de disques ou les statuettes d'or ou les améliorations technologiques incrémentales
(CD numérique, quadriphonie, multi-canal 5.1, sur-échantillonnage, etc.), pour assurer la croissance
(forcée) du marché par renouvellement.
La génération d'aujourd'hui zappe, collectionne beaucoup moins, n'a pas connu les interprètes dits «incontournables»
(qui sont morts), et veut avoir un témoignage des jeunes (qui auto-produisent leurs propres enregistrements), ne suit pas la consommation
imposée par les Majors sous la forme de beaux objets plutôt chers, achète (voire pirate) des MP3 éphémères (et de qualité sonore moindre), se laisse davantage influencer par sa tribu (y compris celle du Web 2.0), par ses humeurs ou tocades, que par les ficelles du marketing de grande
Conso, trouve «cool» le cross-over Mahler-Dusapin ou Mozart-Lachenmann, voire Boulez-Bach (sans
provocation), aime bien les alliages Rock ou Techno des jeunes compositeurs.
D'ailleurs, les programmes de concerts s'élargissent en intégrant de la
Musique du 20ème Siècle (au moins à Paris), offrant aux mélomanes un choix,
ce qui est essentiel dans cette nouvelle sociologie (à côté de «maisons»
spécialisées pour les Passionnés... comme l'Ircam, en parallèle au... Centre de Musique
Baroque).
Là où le bas blesse encore, c'est dans l'offre officielle enregistrée, via les
CD ou DVD, pérenne et à prix acceptable (en regard du «risque» pour l'auditeur) ou... les Radios de
Musique savante, à une heure d'écoute raisonnable (et proactive). Les
stratégies opposées d'aujourd'hui sont de bien mauvaises stratégies
défensives (et déjà perdantes, compte tenu de la chute vertigineuse des
ventes), car la multiplication des Podcasts ou des échanges peer-to-peer sur Internet et l'accès aux
WebRadios internationales, partout, grâce au WiFi, changeront profondément des
habitudes.
Alors, dans ce nouveau contexte plus ouvert d'aujourd'hui, les jeunes compositeurs devraient accompagner («surfer») ces mutations
sociologiques de la masse des plus jeunes mélomanes.
* Susciter la curiosité et l'intérêt des mélomanes : avoir son propre site Internet et y mettre en ligne librement des
Podcasts extraits d'enregistrements
commercialisés (ou non), créer des «hubs» communautaires (de plusieurs compositeurs ou par thématique...) dans lesquels les pièces pourront être téléchargées contre une faible rétribution (pour en partie financer la visibilité du site).
* Recoller la Musique Contemporaine au train de l'Histoire de la Musique,
notamment de la Musique de la première moitié du 20ème siècle, par des
créations en concert systématiquement associées à des pièces antérieures.
* Composer encore plus pour les petites formations (plutôt que pour le grand
orchestre, si cher à mobiliser), en sachant (1) que le niveau technique exceptionnel des
interprètes aujourd'hui (par rapport aux années 50) et leur ouverture à la
création permettent toutes les
hardiesses, toutes les imaginations combinatoires, (2) que l'informatique (en live
ou enregistrée) permet de pallier au manque d'épaisseur, de puissance, inhérent
aux effectifs réduits, et (3) qu'alors la quête aux lieux de création devient
bien plus «jouable» (même les petites salles gratuites, encore dédiées aux
"Quatre Saisons" et autres sempiternels Requiems!), pour des
concerts-création-reprises, sans attendre la
manne publique.
Alors, espérons-le pour les plus inspirés, la pompe à succès traditionnelle sera amorcée et la part de voix peu à peu
augmentée (jusqu'à une œuvre contemporaine diffusée/distribuée sur 5 ou 6... et pas 10 fois moins comme aujourd'hui!).
Dans ce contexte d'adversité congénitale pour la Musique Contemporaine, la chance ne peut sourire qu'aux
compositeurs originaux (bien sûr, comme depuis la nuit des temps), mais aussi
diablement opportunistes.
Relevé d'Apprenti n°2: 8 Mars 2007... Thomas Adès et
Présence 2007
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Rendez-vous annuel incontournable de la création
contemporaine, le Festival Présences a offert une place privilégiée au jeune compositeur Anglais
de 36 ans, Thomas Adès (Progressiste-Synthétique)... un pari réussi.
Thomas Adès est, en plus de compositeur, un instrumentiste
de grande classe [piano (concertiste), timbales (et autres percussions)], un chef d’orchestre
pertinent et aussi, depuis 1999, le directeur artistique du festival d’Aldeburgh (créé par Britten pour l'opéra) ; l'homme est incontestablement passionné (intérieurement : son visage anguleux est incroyablement mobile, en jouant), inventif avec une dose de provocation (sa mère est une experte du surréalisme) et aussi d'humour...
Fait exceptionnel : quasiment toutes ses partitions sont publiées (et par
l'éditeur Faber Music), signe de son importance jugée par d'autres
professionnels.
Après écoute au concert de plus de 20 de ses partitions, Thomas Adès
apparaît bien comme un compositeur prometteur (original, touche-à-tout en terme de genres, et prolifique), de la nouvelle génération sans complexe (retour assumé à la tonalité, emprunts de styles passés, large accessibilité)...
caméléon pour ses sources historiques, et homogène pour ses outils stylistiques ; sa musique (typiquement Anglaise : sans ossature ou
logique apparente) est savante, sur-expressive, plutôt éclatée, mariant souvent des pupitres par blocs alternés, avec des procédés d'écriture actuels (avec batterie Rock et instruments «préparés», mais pas d'électronique) qui permettent un enrichissement de la palette instrumentale et sonore (par juxtaposition des sons très opposés,
paradoxaux, hyper-aigus aériens et sur-graves étirés), elle emprunte au jazz, aux rythmes Pop, à
Stravinsky et à ses compatriotes (de Dowland à Britten et Tippett), voire à Brahms, Weill ou
Rachmaninov (...), elle associe des contraires comme la fantaisie et la nostalgie, la rêverie et la violence, l’éclat et le mystère…
Déjà programmé à Présences 2002, "Asyla" (1997, grand orchestre, ma 3ème
audition en concert), est une
grande réussite, ainsi que ses pièces pour piano solo comme "Traced overhead"
(1996, fluide et réverbérante), son remarquable premier quatuor "Arcadiana"
de 1994 (son quintette hyper-romantique surprend) et ses "Five Eliot
Landscapes" opus 1 pour soprano et piano (1990, un rêve coloré, avec un passage
caquetant ludique) ; et ensuite pour 2007, la "Chamber Symphony" opus 2 pour ensemble de 15 instrumentistes (1990, de style
jazzy), "Living Toys" (1993, pour ensemble, exercice brillant, déjà découvert à
Londres), le "Concerto conciso" (pour piano et 10 musiciens, 1997, versatile et
prenant), la pièce d'orchestre "These premices are alarmed" (1996,
engagé), qui ont une belle originalité ; mais, cerise sur le gâteau, la plus
belle découverte subjective, selon nous, est la création française de la pièce récente
intitulée "America... a Prophecy" (1999, pour mezzo-soprano, chœurs et grand orchestre, d'une grande émotion
retenue, en souvenir d'attentats terroristes à New York, prémonitoire de la
barbarie du 11 Septembre 2001).
Terminons d'une part par une légère inquiétude - ses 2 dernières
créations, le Concerto pour Violon et Tevot, cette dernière pourtant défendue
par Berlin et Rattle, ont paru, certes plus assurées, plus mûries, mais moins
inspirées, moins aventureuses, presque économes en nouvelles idées, et
d'autre part par un souhait fort, la première
mise en scène prochaine en France de l'un de ses 2 opéras, "Powder Her Face"
(1995) ou "The Tempest" (d'après Shakespeare, 2004). Un compositeur
à suivre attentivement.
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Relevé d'Apprenti n°1: 15 Novembre 2006... L'opéra de
chambre et Faustus de Pascal Dusapin
Photo: ©Théâtre du Châtelet |
La création Parisienne de l'opéra de chambre "Faustus,
the last Night" de Pascal Dusapin, le 15 Novembre 2006, soulève des
questions
propres au genre de l'opéra de chambre, caractérisé par des moyens réduits (effectifs de
musiciens, nombre de chanteurs, décors), et par une durée
limitée (ici 75 minutes), sans histoire racontée, par rapport à l'opéra
traditionnel.
L'opéra, globalement, est une alchimie difficile de l'art de la musique,
du chant, du décor théâtral, de la mise en scène, du texte, pour ne
citer que les dimensions les plus importantes. Le Faustus revendique
plusieurs intentions (objectifs) : pas d'histoire (=trame romanesque),
mais texte philosophique avec une diction compréhensible, tout en ayant
une mise en scène active.
Tout se passe donc sur un plateau d'horloge unique (avec quelques
péripéties évidentes, mais plutôt intéressantes) et le texte, même
en Anglais, donne à réfléchir.
Le problème? Avec l'œil capté par les péripéties liées à
l'horloge (et notamment leur attente dans un ensemble plutôt figé) et
l'oreille captée par la compréhension, pas immédiate, du texte
philosophique (et de ses messages sur le temps qui passe, sur
l'existence humaine et sur Dieu et le diable anthropomorphiques), que reste-t-il de la
musique?
Dans l'attente d'une version concert...
Addendum (Février 2008 : visionnage du DVD) : fait rarissime dans
la musique contemporaine, le DVD de la création à Lyon a été rendu
disponible rapidement et il permet de répondre aux interrogations
ci-dessus ; la première écoute les yeux fermés met en évidence une
musique au style typique, présent, de Dusapin, caractérisée par de
long passages fusionnels, coupés par des fractures brutales ;
cependant, elle apparaît un peu moins inspirée, moins aventureuse, plutôt illustrative de
l'action, des situations ; les images souvent en gros plans des visages
et du décor de l'horloge rendent la mise en scène plus banale,
et surtout moins captivante que dans le cadre d'un théâtre (spectateur
forcément plus éloigné), ce qui laisse plus de temps pour
l'appréciation du texte, malheureusement sans résultat probant (tant
il est ésotérique, hermétique). Un autre écueil de cet opéra est le
choix de 3 des 4 voix masculines proches par la tessiture, ce qui ne
contribue pas au relief et crée quelques confusions... Au total,
Dusapin réussit un spectacle original, total au sens de complet et
ambitieux pour le texte, la musique, la mise en scène, plus
intellectuel qu'émotionnel
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Éditorial n°1 : 24 Octobre 2006... Ouverture officielle du site
Web Musiquecontemporaine.info
Un site Internet sur la Musique Contemporaine ? Une idée qui a mûri de nombreuses années,
poussée par l'impérieuse nécessité de faire partager la passion pour cette
période sans équivalent de la Musique dite Savante.
Une idée à la croisée des chemins :
-
les chemins de la diversité acceptée et assumée par tous,
loin de tout esprit sectaire
-
les chemins de la maturité, les styles bruts
étant assimilés, digérés, intégrés (synthétisés et fusionnés), par tous les compositeurs
d'aujourd'hui
Un projet en devenir, au fur et à mesure des nouvelles expériences auditives
et des concerts, fondé sur :
- des œuvres cataloguées toutes écoutées en concert au moins une fois
et approfondies éventuellement sur enregistrement, plusieurs fois
- une base de données analytique couvrant un champ de concerts
(uniquement) sur plus de
30 ans
- un éventail de quelques 100 compositeurs
Un premier bilan aussi, serein, riche, prometteur, maintenant que les
pionniers sont passés, éteints ou presque (avec leurs chefs d'œuvre)
Comme l'a bien exprimé György Ligeti, disparu récemment, (en substance) : «la Musique
d'aujourd'hui est définitivement à la fois tonale et atonale, consonante et
dissonante, la démarche obligée d'expérimentation tous azimuts étant
révolue, le processus de création restant ouvert à tous les styles et à tous
les outils». Une synthèse qui, phénomène rare pour être souligné,
fait apparaître une place emblématique pour les nombreux créateurs
Français (merci M. Boulez et à ses opposants, pour cette dynamique
concurrentielle).
Un espace de contact enfin, par vos réactions et, pourquoi pas, vos propres
contributions !
Bref, un projet enthousiasmant qui se pointe au bon moment : celui de la
diversité assumée par les Institutions (à titre d'exemple, les 2 radios
France-Musique et Radio Classique programment depuis la rentrée, sans hésiter,
de la Musique Contemporaine, plutôt post-moderne, au milieu d'autres musiques, c'est à dire hors des
ghettos). Un projet unique, enfin, qui promeut la Musique Contemporaine
découverte d'abord au concert !
Actualisation / Updating :
Mar 23 2008
© Jean Henri Huber, Musique Contemporaine, http://www.musiquecontemporaine.info, 2005-2008.
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